Les voisins bienveillants

Samedi 14 octobre. C’est une date spéciale dans la famille. C’est à la fois le jour de naissance et celui de décès de mon grand-père maternel qui a eu la bonne idée de tout faire le même jour afin d’aider nos mémoires de poisson rouge ! Ce samedi là, il faisait un temps estival. Une belle journée se profilait. Je comptais faire une petite sieste, fatiguée par un réveil à 5h du matin, puis aller me balader pour profiter de cette douce chaleur d’été indien. Mais il en a été tout autre…

Crédit photo

13h12. Le téléphone sonne. Je reconnais le numéro de la résidence secondaire de Jacques, le compagnon de ma grand-mère. Ils ont presque 90 ans, mais ils aiment aller passer un long week-end dans cette maison de plain pied, bien mieux adaptée que la résidence principale de Monsieur.

C’est ma grand-mère au bout du fil. Elle dit mon prénom d’une voix étranglée puis sanglote si fort que ça l’empêche de parler. Les secondes me semblent une éternité. J’imagine le pire : Jacques est peut-être décédé ? Ou bien il est tombé, blessé, et elle ne sait pas quoi faire ?

Elle arrive à reprendre son souffle et me dit qu’ils ont été cambriolés dans la maison principale et qu’on lui a tout volé. Une voisine les appelés pour les prévenir, et Jacques est parti voir car ils ont déjà prévenu la police qui va bientôt arriver. Les parents de cette voisine qui étaient en vacances sont en route pour aller la chercher. Elle m’appellera plus tard, et me dis que je peux aller faire la sieste en attendant. Elle est bouleversée.

Je tourne en rond. J’appelle ma mère pour la prévenir. Elle doit aller faire une marche en faveur d’Octobre Rose l’après-midi. Je sais qu’elle ne pourra s’occuper de rien mais j’ai besoin de lui dire. On décide que je dois aller soutenir Jacques immédiatement (il n’est pas toujours sympa avec nous, mais il n’a pas un mauvais fond. Il est émotif et bouleversé d’un rien, donc là, il doit avoir besoin de soutien).

Quand j’arrive, la mère de la voisine est là, avec lui (son mari et son gendre son allés chercher mamie). Elle a eu la gentillesse de ne pas déjeuner pour rester avec lui. La police est déjà passée, mais il faut attendre la police scientifique qui va venir faire des photos et tenter de trouver des empreintes. Je salue la dame, la remercie de son aide. Elle m’explique qu’en rentrant du marché, elle a vu que la porte était ouverte et qu’elle ne trouvait pas ça normal. Avec son mari, ils sont montés et on vu que la porte avait été ouverte avec un pied de biche. La police est déjà passée. Je suis surprise pas la rapidité d’intervention.

Jacques m’invite à constater les dégâts dans la chambre. Tout est retourné. Les tiroirs de la commode sont par terre, et le contenu renversé. Les piles de linge sont en tas sur le sol. Sur le lit, toutes les boîtes à bijoux ouvertes et vides. Mon coeur se serre. Je comprends que toute la collection de bijoux de mamie est partie.

Elle a toujours aimé les bijoux. Elle a gardé précieusement tout ceux reçus en « héritage » de ses ancêtres. Elle en a reçu en cadeau pour de grands évènements de la vie. Elle a conservé religieusement l’alliance de sa fille décédée (heureusement que mon cousin avait gardé le reste).  Et quelques pièces d’or dans lesquelles elle avait placé le fruit de son dur labeur avec mon grand-père. Quand elle s’est installée chez Jacques, ce n’était pas un choix. Mais sa santé ne lui permettait pas de rester seule chez elle. Cela devait être provisoire mais c’est devenu définitif. Sauf que Monsieur ne lui jamais vraiment fait de place chez lui alors qu’il lui demandait depuis plusieurs années de s’installer chez lui. Elle n’a donc rapporté de chez elle que ses vêtements et sa collection de bijoux qu’on lui avait recommandé de ne pas laisser dans sa maison inhabitée. Et c’est tout. Sa maison est vente, le reste de ses affaires dans des cartons. C’est comme si elle ne possédait rien d’autre. Elle n’a plus de souvenirs matériels(pas de photo, pas d’objet). Les seuls qu’elle avait étaient ses bijoux…

Je poursuis ma visite. Finalement, c’est la chambre qui a été la plus fouillée. Le rez de chaussée n’a pas été fouillé entièrement. J’en déduits que quand les voisins sont montés, le ou les voleur(s) les ont vus, et se sont enfui(s) par l’arrière de la maison en passant par le garage, ce qui fait que personne n’a rien vu.

Mamie arrive avec le voisin. Elle est affaiblie, et fortement en appui sur sa canne. Elle entre dans la chambre. S’effondre en larmes devant l’ampleur des dégâts. Constate avec chagrin chaque boîte vide qui git sur le lit. Il ne faut rien toucher tant que la police n’a pas fait de constatation. J’ai le coeur serré et je suis en colère, mais je ne montre rien. Je dois être forte devant elle pour la soutenir. Nous constatons avec joie que les ***** n’ont pas vu les billets qu’elle avait retirés la veille et soigneusement rangés dans son cahier de comptes. C’est toujours ça de gagné, me dis-je. Mais ça ne compensera jamais la somme énorme perdue avec les bijoux volés. Elle voit le petit mot qui avait été placé dans sa boîte à bijoux. Elle avait inscrit que tous ses bijoux étaient destinés à ma mère, ma soeur et moi (sous-entendu, quand elle ne sera plus là). Elle nous a souvent proposé de nous en donner un, mais nous avons refusé, préférant qu’elle garde ses biens jusqu’à son dernier jour. Et il n’y a plus rien. Plus rien du tout.

Elle fait le tour de l’étage, en retenant ses larmes. Je l’invite à s’assoir, pour souffler un peu. Elle fatigue vite quand elle est débout. On discute un peu, elle me refait le film des voisins qui l’appellent et viennent la chercher. Elle a besoin de parler. C’est normal. Je lui dit qu’ils ont de la chance d’avoir des voisins si attentifs et bienveillants. Elle me raconte que la jeune voisine vient d’avoir son bébé et que c’est pour cela que ses parents sont là.

La policière scientifique est là. Je prends le relai et je l’accompagne dans la maison, lui expliquant les faits. Elle a trouvé des empreintes sur une seule boîte à bijoux, mais ce sont des gants. Je m’en doutais bien.

A son départ, je me lance dans le rangement. Je veux remettre de l’ordre au plus vite pour qu’on ne voit plus ce désastre. Il fait très chaud mais je ne peux pas ouvrir la fenêtre pour ne pas faire de courant d’air avec la porte d’entrée qui ne ferme plus. Je n’ai pas de montre, je n’ai plus de notion du temps. Je range, je range, je range. Tout le linge est à plier. Il faut passer l’aspirateur car ces cons ont éventré un gros sac de lavande et il y en a partout. J’oublie un instant ma tristesse et je mets toute mon énergie dans le rangement. Je ne suis même plus fatiguée.

Un autre voisin avec lequel ils n’ont que peu de relations arrive pour aider Jacques à appeler l’assistance de l’assurance. C’est toujours un peu compliqué ces affaires-là. Il était déjà passé un peu plus tôt pour dire qu’on pourrait compter sur lui pour ça après le passage de la police.

C’est un vrai défilé devant cette porte qui ne ferme pas ! Les jeunes voisins puis les parents passent tour à tour voir si ça va, si on a besoin de quelque chose. Ces gens sont formidables.

Dégoulinante de sueur, je suis satisfaite d’avoir mis moins de temps que je ne pensais pou tout remettre en ordre. Pour les yeux, c’est comme s’il ne s’était rien passé. Mais pour la tête et le coeur, c’est autre chose. J’essaie de me dire que c’est une chance que rien n’ait été dégradé à part la porte, que rien d’autre n’a été volé, qu’ils n’ont pas été agressés…. mais bordel, rien que cette collection de bijoux représente un préjudice inestimable.  Non, il n’y a rien à minimiser. Les faits sont là. Elle est juste dépouillée. C’est injuste et elle n’a pas mérité ça.

Nous nous posons dans le salon, chacune dans un fauteuil. Je lui propose de manger un biscuit car elle n’a pas déjeuné et j’ai peur qu’elle ne soit trop faible. Elle refuse. Je l’oblige à boire un verre d’eau. Il est 16h30. J’ai l’impression d’être hors du temps. Le serrurier envoyé par l’assurance n’arrivera pas avant 18h30. C’est long. Nous sommes tous éprouvés. Quand je vois l’état du chambranle, je me demande comment le gars va pouvoir sécuriser la porte. Mais c’est son métier. Il trouvera bien une solution. Le voisin qui a appelé l’assistance revient me voir pour savoir si l’assurance nous a bien rappelés comme convenu et s’ils envoient bien un serrurier.

Nous commençons à faire la liste des bijoux volés, pour préparer le dépôt de plainte qui aura lieu le lundi matin à la première heure. Elle est vite longue. Très longue. Mamie me raconte l’histoire de chaque pièce. Elles sont toutes importantes et d’une valeur autant sentimentale que pécuniaire. Quand nous changeons de sujet de discussion, d’un coup, un nouveau bijou manquant lui revient en tête. Et elle pleure. La liste est sacrément longue. Je suis tellement triste pour elle. Le temps est long. Nous sommes fatiguées. Elle me propose de repartir chez moi, mais je ne veux pas les laisser tant que le serrurier n’a pas sécurisé les lieux.

Nous essayons de parler de divers sujets. Ses émotions sont déjà en dents de scie alternant les moments de pleurs et de « quasi normalité ».

La mère de la voisine est revenue passer un petit moment pour dire des paroles réconfortantes.

Le serrurier est enfin arrivé et a fait un bon job, nous sommes soulagés. Il est presque 20h, nous pouvons partir. Ils ne veulent pas rester dans la maison, ne peuvent pas dormir dans cette chambre « souillée » et repartent passer la nuit dans l’autre maison. Je rentre chez moi, où m’attend l’Amoureux, avec les pizzas dont j’avais très envie après cette dure journée.

Depuis, j’ai une peine immense. Je sais que ma petite mamie ne va pas bien. Et c’est bien normal : une intrusion au domicile, c’est toujours traumatisant. Et pour une vieille dame de 90 ans, perdre ce qui représente toute sa vie (même si c’est matériel) est très difficile. J’ai peur pour elle. J’espère qu’elle va s’en remettre, même si ça sera sûrement long.

Si je le pouvais, je vendrais un de mes organes pour lui racheter sa collection. Je sais bien que c’est impossible. Mais je me plie en 4 pour la soutenir, avec ma mère et ma soeur. D’habitude, quand je n’ai pas le moral, j’oublie mes principes de consommation raisonnée, et je vais m’acheter quelques bricoles inutiles chez Action, pour me faire plaisir. Cette fois, je vais utiliser mes maigres économies pour lui acheter des fleurs  chaque semaine. Je suis plutôt contre les fleurs coupées, mais elle adore ça et je veux lui faire plaisir et lui remonter le moral autant que possible. J’ai tellement de peine pour elle. Mon empathie sur-dimensionnée ne m’aide pas du tout, là !

Je sais bien que cette mésaventure arrive tous les jours à des milliers de personnes et parfois dans des conditions bien pires. Mais cette fois, c’est chez nous que c’est arrivé et ça marquera une nouvelle fois cette date spéciale du 14 octobre. Et nous savons déjà que l’assurance indemnisera quasiment rien puisque pas de facture à présenter.

Je n’ai pas l’habitude d’écrire des choses aussi négatives et personnelles sur mon blog, mais je me suis dit que mettre des mots sur cette dure journée m’aiderait peut-être à être moins triste. Et si tu as eu le courage de lire jusqu’au bout, je te remercie !

Je retiens tout de même une belle chose de cette journée : la bienveillance des voisins. Sans eux, la maison aurait pu rester ouverte plusieurs jours sans que personne ne s’en soucie. Ils ont aidé aux premières démarches, ont apporté un vrai soutien moral (pas comme le neveu de Jacques, passé 10 ou 15 min histoire de dire qu’il méritera son héritage plus tard….). Je leur en suis très reconnaissante. Ils sont allés faire une balade à vélo dans le coin de la seconde maison le dimanche et son passés leur dire bonjour et prendre de leurs nouvelles. Ils ont été si gentils et leur soutien si précieux.

Allez, the show must go on !

L’article a été écrit à chaud, quelques jours après les faits (et je crois que ça m’a fait du bien de mettre des mots sur les évènements). A présent, je suis un peu plus apaisée, mais ça reste très dur pour ma petite mamie. 

Publicités

6 réflexions sur “Les voisins bienveillants

  1. Eh bien, que d’émotions…
    ça nous est arrivé plusieurs fois chez mes parents (en notre présence, en notre absence)
    Heureusement à chaque fois on s’en est plutôt bien remis, par contre on a mis des barrières aux fenêtres, des verrous aux vélux, des rideaux de fer, une alarme, Bref au bout de 3/4 fois on est équipé !

    • C’est vraiment triste de devoir se barricader ainsi. Ils sont âgés et vulnérables…. j’aimerais bien qu’ils aillent dans une résidence sénior, pour leur sécurité. Mais ils ne veulent pas et c’est très cher. Merci pour ton passage

Laisse-moi un mot doux ! Les commentaires font vivre le blog !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s